Et puis j'arrive à Hiroshima, tôt dans la matinée; c'est que le TGV nippon file à toute vitesse, comme s'il était important que j'aille voir. Au sortir de la gare, la ville n'affiche rien de différent de ses consoeurs. Peut-être un peu moins haute qu'Osaka, peut-être un peu plus que Kyoto, mais toujours l'omniprésence urbaine, et ses répliques de la rue en sous-sol, ses piétons qu'on préfère enterrer plutôt que perturber le fluide trafic des moteurs à explosion. Et il faut marcher longtemps, sur ou sous le trottoir, avant d'arriver à ce qui nous intéresse. Mais on y arrive, forcément. En remontant Aioi-dori, sur la droite apparaît le plus prégnant témoin, l'ancien Office de promotion industrielle, laissé en l'état, une ruine d'où émerge la carcasse squelettique d'un dôme. Presque à l'aplomb de l'explosion, il est l'un des rares bâtiments de la zone à n'avoir pas été transformé en cendres par la déflagration. Il porte aujourd'hui le nom de « Dôme de la bombe A ».
En poursuivant son chemin on traverse un pont en forme de T dont l'arrête transversale mène, vers le sud, au Parc du mémorial pour la paix, qui termine une presqu'île coincée entre deux rivières. Dans ce mignon petit parc boisé s'élèvent plusieurs monuments :un cénotaphe rassemblant les cendres de 10.000 personnes, surmonté d'une flamme pour la paix qui a juré de ne s'éteindre qu'avec la dernière arme nucléaire, un monument aux enfants pour la paix.
Tout cela se termine par le Musée du mémorial pour la paix, qui illustre avec force détails l'avant, le pendant et surtout l'après. Certaines illustrations ou récits sont à la limite du soutenable, même si tout ce discours est bien justifié par le militantisme anti-armes nucléaires clairement affiché. Je me contenterais, ici, des maquettes reconstituant ce quartier juste avant, et juste après.
On en ressort les tripes nouées et pas très fier d'être humain – soi-disant. Parmi les nombreux chiffres cités, un autre a retenu mon attention : au total, le Manhattan Project qui permit la réalisation de la bombe en un temps record aura mobilisé 120.000 personnes. En face, 140.000 victimes entre le 6 août et la fin décembre. Et j'ignore quoi penser de ce sordide pro-rata de presque un pour un. Sinon qu'ici il s'agit essentiellement de civils, que les 120.000 premières ont oeuvré dans le confort douillet des laboratoires et ateliers de l'université de Berkeley, et que les 140.000 suivants n'ont rien vu venir ni même eu l'occasion de se défendre. Alors ça ne veut pas dire grand chose, sinon qu'il y a presque autant de bourreaux indirects que de victimes indirectes. Et que l'adage qui veut qu'on est toujours plus intelligent à plusieurs est vrai même dans la pire des vilenies.
Nécessaire après cela de se nettoyer la tête. L'hôtel où j'avais réservé une chambre est situé à quelques minutes du parc, aussi suis-je allé déposer mon bagage. En voyant le luxe de l'Aster Plaza j'ai immédiatement vérifié auprès de la réception si j'avais bien compris le prix d'une chambre simple, et m'étonne encore qu'elle fut si peu chère.
J'étais donc plus léger à deux égards en prenant un train puis un ferry jusqu'à la petite île de Miyajima.
Quelle douceur après tant d'atrocités ! Qu'il fut bon de flâner sur le bord de mer, au milieu des daims apprivoisés près à échanger toutes les caresses du monde contre quelque pitance, sous la présence bienveillante de l'immense tori vermillon les pieds dans l'eau. Parti à la recherche de quelque temple si bien perdu sur les hauteurs boisées que je ne l'ai pas trouvé, mais qu'importe, il est si bon de marcher au milieu d'une forêt qui confine à la jungle.
Retour à l'hôtel pour une douche bien méritée avant d'aller découvrir Hiroshima by night, et notamment son bar l'Opium et son happy hour qui en dure trois. Longue conversation en anglais avec Eto, content de partager sa culture. En arborant un crucifix et une médaille de la vierge Marie, Eto me semble emblématique du rapport que les japonais entretiennent avec le divin, ou plutôt les divins : habitués au polythéisme que l'on retrouve dans le bouddhisme et le shintoïsme, ils ne négligent aucun dieu, même celui que bien des occidentaux croient unique, et n'ont aucun mal à l'associer à leur panthéon personnel s'il y a de bonnes idées à prendre. Une leçon de tolérance, quelque part.
1 commentaire:
Le avant/apres fait froid dans le dos...
On est loin des avant/apres pour les cosmétiques...
Enregistrer un commentaire